User:Forestier/Loger chez l'habitant 3

From Shifti
Jump to: navigation, search

Loger chez l'habitant... l'habitante

Author: Forestier


Icon
Écrire un commentaire (lire les commentaires précédents)



3 - Le retour

Abdou attendait avec une impatience croissante que le délai légal soit passé et qu'on puisse enfin savoir ce qui était arrivé à son autre corps. Non, à son vrai corps: c'est celui qu'il avait qui était l'autre. Sa nervosité atteignit James, qui pleurait plus souvent que de coutume. Abdou, désemparé, en était encore plus nerveux et irritable.

Le matin du sixième jour, il était devant les bureaux de la Société interplanétaire de psychovoyage avant même l'ouverture, son bébé en bandoulière. Il aurait préféré le porter dans son dos, comme on faisait chez lui, mais il n'avait trouvé personne pour lui enseigner la technique ancestrale. Par ailleurs, il était vrai qu'un tel traitement aurait pu déformer ses seins à vie. Mais non! Ce n'était pas ses seins.

Dès l'ouverture des bureaux, on la fit entrer. Son cas occupait bien des conversations parmi le personnel de la Société; tout le monde savait donc pourquoi elle était là.

Très vite, la responsable de son dossier la fit entrer dans son bureau. Elle avait l'air découragée, ce qui fit qu'Abdou se mit sur ses gardes.

— Qu'est-ce qui arrive? On a retrouvé Jenkins et je vais pouvoir retourner chez moi, non?

La responsable mit un certain temps à croiser son regard.

— Monsieur, dit-elle lentement, on l'a retrouvée. Mais je crains qu'il n'y ait un problème. Un gros problème.

— Quel genre de problème? demanda-t-il, alarmé.

— Eh bien, répondit-elle en cherchant ses mots, elle a eu un accident.

— Mais quel genre d'accident? Comment va mon corps? cria presque Abdou.

— Eh bien, cela ressemble à un suicide. Votre corps est mort, monsieur.

Abdou se mit à pleurer. Tout son avenir s'écroulait devant lui. Après quelques minutes, une employée de la société le reconduisit chez lui, où l'attendait Lucy, qui gardait James pendant la visite. Toujours le regard vague et les yeux rougis, Abdou resta là sans rien dire. Mécaniquement, il allait aux toilettes, il mangea ce qu'on lui proposa et allaita James quand Lucy le lui tendait, mais aucun mot ne sortait de sa bouche. Comme personne ne connaissait vraiment Abdou, personne ne savait s'il serait capable d'encaisser un tel choc. Le docteur Floyd parla d'antidépresseur, mais il fallait quand même attendre un jour ou deux. D'ici là, il fallait simplement l'accompagner.




Abdou regardait fixement le mur quand Edward entra. Il avait les yeux rougis et alla embrasser James, dont s'occupait de nouveau Lucy. Après avoir joué quelques minutes avec lui, il ne put s'empêcher de passer dans la pièce où se tenait Abdou. Il aurait bien voulu le réconforter, mais dès qu'il vit le corps de son amante décédée, ses sentiments se bousculèrent tellement qu'il se mit à pleurer. Abdou le remarqua alors, et se mit à pleurer lui aussi.

Bientôt, les deux pleuraient dans les bras l'un de l'autre, comme deux amants après une dispute.

Néanmoins, lorsqu'un préposé de la Société leur monta un dîner, ils acceptèrent de manger. Abdou avait malgré sa douleur allaité James, ce qui creuse l'appétit, et Edward était du genre à ne jamais perdre complètement l'appétit. On lui avait bien sûr appris la mort de Janie, et il avait aussitôt quitté son travail. On lui avait aussi appris l'état d'Abdou, en lui recommandant de le traiter du mieux qu'il pourrait. S'il le pouvait. Lui aussi avait un deuil à assumer.

Après le repas, les deux hommes, dont l'un était une femme, tentèrent de discuter de l'avenir. Abdou ne pouvait pas envisager de rester sur la Tore, où ne se trouvait aucune université digne de ce nom. Il lui fallait donc absolument envisager emprunter un transport physique vers son habitat d'origine. En fait, pas vraiment: être une femme blanche parmi une nation d'ascendance africaine, et devoir fréquenter ainsi toutes ses connaissances, serait trop difficile. En fait, être une femme où que ce soit serait une épreuve, mais il n'avait guère le choix. Il lui faudrait apprendre à vivre dans ce sexe qu'il n'avait pas choisi. Et il lui faudrait trouver un autre emploi, dans une autre université. Il espérait que les contacts qu'il avait créés pendant le congrès lui serviraient.

Restait le problème de James. Serait-il humain de le priver de sa mère? Elle était morte, sa mère, disait Abdou, qui ne se voyait pas partir encombrée en plus d'un lardon, même s'il s'y était quand même attaché.

— Mais, rétorquait Edward, pour lui, sa mère, c'est vous. Vous l'avez bien allaité pendant ces dernières semaines, non?

D'un autre côté, Edward était bien sûr attaché à son fils, et le voir partir avec cet inconnu, bien qu'il fût dans certain un sens sa mère, lui créerait un autre deuil. Il devrait envisager de le garder avec lui et de jouer pour lui à la fois les rôles paternel et maternel.

De longues heures passèrent ainsi, alors qu'Abdou et Edward tentaient d'imaginer leur avenir, avec ou sans James. Personne n'accomplit réellement les démarches nécessaires: ils étaient tout deux trop bouleversés pour cela.

Quand le soir arriva, ils étaient tous deux trop épuisés pour prendre quelque décision que ce fût. Ils tombèrent tous les deux endormis dans le lit d'Abdou, ce même lit dans lequel Edward dormait auparavant avec Janie. La proximité physique due aux pleurs de la journée avait réveillé les souvenirs tapis au fond du corps d'Edward, et c'est tout naturellement qu'il se pelotonna contre Abdou. Ce dernier, de son côté, était tellement triste que la présence physique d'Edward lui paraissait d'un grand réconfort.

Ce fut tout de même avec une surprise certaine qu'Abdou se réveilla au milieu de la nuit, le corps d'Edward collé contre son dos, une de ses mains tenant un sein en coupe et son pénis érigé contre sa vulve. S'il avait été psychiquement moins épuisé, Abdou aurait sûrement réagi avec violence, mais il se rappelait à peine qui il était et où il était, et tout ce qu'il ressentait, c'est le bien-être d'être ainsi tenue dans des bras et contre un corps que son cerveau reptilien considérait comme bienvenus et apaisants. Il eut même le goût de frotter sa vulve contre le pénis de son amant, sans trop savoir pourquoi, mais il retomba bientôt dans le sommeil.




Le lendemain matin, Abdou allait déjà mieux. Edward était déjà levé et s'occupait de James. Après s'être habillé, Abdou alla le rejoindre et ne put s'empêcher de le prendre dans ses bras dès qu'il le vit, à la grande surprise d'Edward. Leur étreinte dura peu, James attirant bien vite l'attention de sa mère.

C'était le jour des grandes décisions. Abdou et Edward devaient aller au bureau de la Société pour voir comment l'imbroglio allait pouvoir être démêlé.

— Eh bien, mad— messieurs, je veux d'abord vous offrir toutes mes condoléances, en mon nom propre et en celui de tous mes collègues, pour la mort de madame Jenkins alors qu'elle occupait votre corps, monsieur.

Un ange passa.

— Nous avons étudié les différentes options qui s'offrent à vous. Vous savez que notre société a pour mission de permettre des échanges temporaires de corps afin de faciliter les échanges. Nous n'avons donc aucune liste de volontaires pour un échange permanent. D'ailleurs, nos avocats nous ont mis en garde contre toute tentative de notre part de rechercher des volontaires. Cela s'est déjà produit, et, presque à chaque fois, ces soi-disant volontaires ont changé d'avis et ont demandé aux autorités compétentes de retourner à leurs corps d'origine, malgré les contrats signés et les sommes que nous leur avions versées. Il va donc falloir, j'en ai bien peur, monsieur, que vous vous fassiez une raison, et que nous puissions désormais vous appeler madame.

— C'est bien ce que je craignais. Mais continuez.

— Il va sans dire que nous nous considérons partiellement responsables—

— Comment ça, partiellement?

— Eh bien, la responsabilité de madame Jenkins est elle aussi engagée. Elle n'a pas respecté son contrat et a endommagé votre corps. C'est pourquoi notre responsabilité n'est que partielle. Mais, ne vous inquiétez pas, notre société s'engage à vous dédommager et à vous retourner jusqu'à votre habitat d'origine. Ou un autre, à condition que les frais de transport soient du même ordre.

— J'ai déjà réfléchi un peu à la situation, répondit Abdou. Je préfère ne pas retourner dans mon habitat. J'y deviendrais trop un objet de curiosité. Je compte plutôt tenter de me trouver un poste dans un habitat où on ne me connaît pas et où la couleur de ma peau serait plus habituelle.

— Très bien. Avez-vous déjà une idée de l'endroit où vous voudriez aller?

— Pas encore. J'ai des messages interplanétaires à envoyer, et cela coûte cher.

— Ce sera à nos frais, bien entendu. Autre chose?

Abdou et Edward se regardèrent.

— Je suis devenue la mère d'un jeune garçon. Lui sera-t-il possible de me suivre?

La préposée parut interloquée.

— Vous suivre? Voyons voir.

Elle fit quelques recherches à son poste de travail.

— Je ne pense pas. Votre voyage se passerait en hibernation profonde, et il est malheureusement impossible de soumettre un jeune enfant à cette méthode. Il vous faudrait voyager éveillés, ce qui augmenterait autrement les coûts. Et, se reprit-elle, les conditions d'un tel voyage sont assez difficiles et ennuyeuses, et puis les cabines sont minuscules. Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.

— De plus, ajouta Edward, tu ne parles pas anglais. À la longue, ce un choc pour James. Je ne crois pas que Janie aurait été d'accord.

— En effet, monsieur. Il semble malheureusement qu'il vous faudra prendre soin de votre fils à temps plein. Eh bien, cela semble tout. Madame, j'attends de vos nouvelles dans les prochains jours.




Le lendemain, après qu'Abdou eut écrit à tous ses nouveaux contacts pour leur exposer la situation et leur demander un poste — qu'il ne quêtait pas, ses qualifications étant tout de même excellentes — Edward vint auprès d'Abdou, James dans les bras et l'air un peu intimidé.

— Abdou, j'ai pensé longuement à notre problème—

— Comme si c'était ton problème.

— C'est le mien aussi. N'oublie pas que c'est mon fils qui a perdu sa mère, et moi qui ai perdu ma femme, tout en étant tous les jours troublé de la voir devant moi tout en sachant que ce n'est pas elle. En tout cas! J'ai réfléchi, et je crois avoir trouvé une solution.

— Vraiment? Et comment pourrais-tu me rendre mon corps? demanda Abdou, un peu sarcastique.

— Eh bien, pas vraiment le tien. Mais je pourrais prendre ta place.

— Quoi?

— Ce n'est pas que je tienne à devenir une femme, mais je crois que c'est la meilleure solution, en tout cas pour James. Tu pourrais redevenir un homme, je pourrais m'occuper de James, et lui garderait sa mère, qui est, à l'âge qu'il a, la personne la plus importante au monde.

— Es-tu bien certain que...

— En fait, pas vraiment. Raconte-moi ce que tu as vécu.


Et Abdou se lança dans le récit assez décousu de ses expériences en tant que femme. Au fur et à mesure qu'ils parlaient, ils se rapprochaient, les vieilles habitudes d'Edward n'y étant pas pour rien, si bien qu'ils finirent la conversation songeurs, mais Abdou dans les bras d'Edward. Et confortable.

Mais James se réveilla et exigea de boire. Edward les regardait d'un œil nouveau, tentant de s'imaginer à la place de cette femme.

— Je crois que c'est la meilleure solution, conclut Edward, à la surprise d'Abdou.

— Vraiment?

— Oui. Toi qui n'as jamais eu d'enfant, sache que nous autres pères sommes tous un peu jaloux de ce lien que nos enfants ont avec leur mère. Alors, autant se jeter à l'eau.

— Et... le fait d'être un homme, ça ne te manquera pas?

— Comment? Parles-tu du sexe?

— Euh... entre autres. Alors?

Edward porte une main à son sexe. Abdou le suivit du regard, son humeur oscillant étrangement entre la jalousie et l'envie.

— Sans doute. Sûrement. Mais j'ai toujours entendu dire que les femmes avaient la meilleure part dans ce domaine.

— Ouais. Pour ce que j'en sais, grommela Abdou.


Un ange passa, chacun ruminant ses pensées.


— Voudrais-tu essayer, demanda Abdou?

— Essayer quoi?

— De faire l'amour avec moi. Ce serait désolant d'avoir vécu cette expérience sans la vivre entièrement, non?

— Quoi? Tu veux coucher... Janie... Abdou. Vraiment?

— Je sais que je suis un homme et que je ne désire pas les hommes, mais, quand même, ça me tenterait d'essayer.

— Mais... Jan— Abdou, je veux dire. Tu n'as pas peur de... je ne sais plus ce que je dis, bafouilla Edward, à moitié en anglais et à moitié en espéranto.

Abdou ressentait à la fois du soulagement, de la déception, de la pitié et de la peur. Soulagement parce qu'il pourrait enfin reprendre sa vie, sa vraie vie, et abandonner ce bébé et ces regards lubriques; de la déception, parce que, bien qu'il s'en défendît, il avait appris à apprécier cette vie, cette absence du désir continuel que tous les hommes ressentent, ces moments somme toute agréables qu'il passait avec James; de la pitié, parce qu'il savait que, d'une certaine manière, Edward se sacrifiait pour son fils, même si sa nouvelle vie lui réserverait très certainement des plaisirs; et de la peur, à cause de la proposition qu'il venait de faire à Edward. Mais il aurait été trop bête de passer à côté de cette occasion et, pour Edward, qui n'aurait jamais osé présenter une telle requête, ce serait une l'occasion d'enterrer sa vie d'homme, et avec le corps de la femme qu'il avait aimée, en plus. Ce mélange de sentiments était des plus excitants. Surpris par son audace, mais encore plus par l'absence de dégout qu'il éprouvait devant cette perspective, il embrassa Edward.

Après quelques secondes, celui-ci défit l'étreinte, alla vers l'ordinateur et dit:

— Il vaut mieux que je contacte tout de suite la Société; autrement, je risquerais de changer d'idée.




Il fut assez difficile de convaincre le personnel de la Société. On appela un psychologue, qui établit la santé mentale d'Edward, puis un avocat, qui devait écrire un contrat en titane, de telle manière qu'Edward ne puisse jamais exiger un retour dans un autre corps. Puis Edward s'engagea irrémédiablement, alors qu'Abdou signait un document établissant sa satisfaction face à la solution trouvée. Le transfert aurait lieu le lendemain. Abdou espérait bien avoir reçu d'ici là une réponse à ses demandes de poste.

La soirée fut assez tendue, et James, qui le ressentait sans doute, mis du temps à s'endormir. Abdou le berça longuement, alors qu'Edward lui racontait des histoires et lui chantait des chansons. Quand le bébé fut enfin endormi, les deux futurs amants se regardèrent longuement, avec la gêne que ressentent les adolescents qui s'apprêtent à faire l'amour pour la première fois. La tension qu'ils avaient ressentie dans la matinée s'était évanouie, et ils semblaient tous les deux mal à l'aise.

Rassemblant de nouveau son courage, Abdou répéta le baiser. Cette fois-ci, Edward s'y attendait, et l'effet escompté n'eut pas lieu. Que faire? Edward était figé. Abdou décida alors de se déshabiller, et amena la main d'Edward caresser un de ses seins. L'effet devrait être infaillible, n'est-ce pas?

Il le fut. Edward se décrispa peu à peu, oubliant qui il avait en face de lui. Ses habitudes et ses compétences reprirent le dessus, et il réussit, le temps aidant, à réveiller le désir du corps qu'Abdou habitait. Il lui fallut de longues caresses partout sur le corps, des mains qui passaient dans ces cheveux courts, des baisers dans le cou puis à la base des seins, puis sur les mamelons eux-mêmes. Bientôt, un des mains d'Edward s'attaqua à la vulve de son amante, où Abdou commençait à ressentir une agréable chaleur. Lentement, Edward caressa les cuisses puis les lèvres de son amante. Bientôt, il se mit à la lécher, activité à laquelle Abdou avait été si compétent avant son voyage.

Ce dernier fermait les yeux. Il savait que la vue du corps mâle d'Edward ferait tout échouer. Son corps féminin pouvait bien frémir sous la main de son amant, son esprit, lui, restait encore un peu celui d'un homme hétéro. Pas question pour lui de pratiquer une fellation ou même de caresser le pénis d'Edward. Par chance, celui-ci n'avait pas besoin de telles stimulations.

Finalement, Abdou sentit son désir monter. Les caresses que lui prodiguait Edward l'amenait peu à peu vers l'orgasme. Sachant décoder les signes de sa partenaire, celui-ci décida que le temps était venu de la pénétrer. L'effet fut fulgurant: sur le bord de l'orgasme, Abdou y accéda presque immédiatement. Une vague de plaisir envahit tout son corps, et son ventre était si tendu qu'il lui faisait mal. Presque en même temps, stimulé par l'orgasme de sa partenaire, Edward éjacula et cria son plaisir, ce qui ramena Abdou sur Terre. Mais il n'était pas horrifié: les ondes de plaisir qui parcourait son corps lui faisait accepter la réalité de celui-ci avec bonheur.

Quelques minutes plus tard, alors que le désir d'Edward renaissait, Abdou entreprit de le chevaucher. Son plaisir fut bien plus intense que la première fois, plus intense qu'il n'aurait été possible à un homme de l'imaginer. Et c'est dans un état de béatitude complète qu'ils s'endormirent tous les deux.




Le lendemain, James les réveilla alors qu'ils auraient bien aimé dormir davantage. Ils devaient se dépêcher, puisque le transfert aurait lieu assez tôt dans la matinée. Après avoir allaité James et mangé un morceau, Lucy arriva, qui devait s'occuper du bébé. Tout ceci avait comme un air de déjà vu pour elle, alors qu'une Janie lui confiait son fils avant d'aller accomplir un psychotransfert. Elle avait été assez étonnée en apprenant la solution proposée par Edward, mais qui était-elle pour s'opposer à leur volonté? Tout ce qu'elle savait avec certitude, c'était qu'elle devrait enseigner de nouveau à la nouvelle mère de James les rudiments de la maternité. Si cette profession avait encore existé, elle aurait déjà pu se qualifier comme assistante maternelle...

Le transfert s'accomplit sans problème. Les deux participants étaient séparés par un tiers de circonférence de la Tore; encore une chance que la Société interplanétaire de psychovoyage eût deux installations dans la Tore Asimov! Sinon, il aurait fallu que l'un des deux candidats subissent un voyage spatial physique!

Dès le transfert terminé, Abdou se leva et alla se voir dans un miroir. Comme c'était bizarre d'être redevenu un homme, après ces semaines passées dans le corps d'une femme. Il était heureux de la musculation retrouvée, mais trouvait tellement bizarres les signaux que lui envoyait son corps, et surtout son sexe. Comme c'était étrange d'avoir ainsi un pénis entre les jambes, toujours présent à la conscience. Tiens, il se réveille, et cette jupe qui se lèverait surement...

Rapidement, après avoir salué les employés, Abdou se mit en route pour retourner chez lui. Devant partir que le lendemain, il avait juste assez de temps pour se mettre à jour dans ses recherches.

Il travaillait depuis quelques minutes quand Edward arriva. Abdou leva les yeux et... il se vit. Il vit celle qu'il avait vue dans le miroir depuis son arrivée, et qu'il avait finalement appris à considérer comme son corps. Edward sembla aussi interloqué que lui. Abdou se levèrent et ils se regardèrent longuement, sous tous les angles. Edward s'était souvent vu, sur des enregistrements vidéo, par exemple, mais jamais de cette manière.

Leur examen fut bientôt interrompu par l'arrivée de Lucy et de James. Alors qu'Abdou se précipitait pour prendre son fils, ce fut Lucy qui alla vers Edward et invita celle-ci à l'allaiter. Se sentant de trop, Abdou prit un ordi portable et dit qu'il allait s'installer à une table extérieure pour travailler.

Il se promena plutôt. Il se sentait tout drôle. Il était... comment était-ce possible? jaloux d'Edward. Alors qu'il avait passé toutes ces semaines impatient de redevenir l'homme qu'il était, il s'apercevait qu'il avait finalement aimé être une femme. Enfin, peut-être pas aimé cela, le mot était trop fort, mais du moins s'y était-il habitué. Alors qu'il regardait les femmes autour de lui, il voyait davantage des égales et des rivales que des partenaires potentielles. Quel gâchis! Ce séjour dans le corps d'une femme allait-il faire de lui un être hybride, ni homme ni femme, nulle part à sa place?

Le soir, il revint assez tard à l'appartement qui était maintenant celui d'Edward. Comme celui-ci était déjà couché, Abdou décida de dormir sur le canapé, comme Edward l'avait fait la première nuit. Il était clair qu'il ne pourrait pas dormir à côté du corps qu'il venait tout juste de quitter. Ç'aurait été dégoutant, comme une sorte... d'inceste, oui, c'était le mot.

Le lendemain matin, était la journée du grand départ. Quand Abdou se leva, Edward et James étaient déjà partis, sans laisser le moindre mot. C'était sans doute mieux comme ça. Edward avait donné à Abdou un vêtement plus couvrant pour le voyage, et Abdou l'enfila. Après un léger déjeuner, il allait vers une des grandes tours, où un ascenseur conduisait au moyen central, auquel était amarré le vaisseau dans lequel il voyagerait.

Edward l'attendait, avec James. Elle portait, quoiqu'avec une gêne certaine, une robe des grands jours. Abdou se sentit ému, et quelques larmes lui vinrent aux yeux. Edward s'avança vers lui et le prit dans ses bras. Elle aussi pleurait, mais elle pouvait toujours accusé les hormones... Elle invita ensuite Abdou à dire adieu à James.

— Adieu, mon bébé. Je sais que tu ne comprends rien de ce que je dis, mais sache que j'ai finalement bien aimé être ta mère, même si je ne le savais pas. J'espère que tu seras heureux et que tu sauras voir quand tu le seras.

Troublé par cet avalanche d'émotions, James se mit à pleurer, et Edward vint le chercher pour le consoler.

— Rien ne vaut une mère pour apaiser un bébé, n'est-ce pas, Abdou?

— Tu l'as dit.

— Monsieur Abdou, il est l'heure de partir.

— Eh bien, James, Edward... je crois que c'est un adieu.

Et il emprunta l'ascenseur.


Épilogue

Dans son nouvel habitat, Abdou se guérit bientôt de son ambiguïté, et se remit à courtiser les femmes avec le même succès qu'avant. Mais il s'était assagi, et se mit bientôt en ménage avec une femme, mère d'un jeune enfant, dont il aimait bien s'occuper.

Il continua de correspondre avec Edward et de s'informer de James.

Et il n'employa plus jamais les services de la Société interplanétaire de psychovoyage, même si sa carrière en souffrait...